Observatoire cartographique du Massif central

Observatoire cartographique du Massif central

 
Pôle de formation et de compétences au service des collectivités territoriales, l’IADT a souhaité développer un observatoire cartographique du Massif central destiné aux acteurs du développement de ce vaste espace qui regroupe plus de 4 000 communes et s’étire sur près de 400 km d’est en ouest dans sa plus grande largeur et plus de 500 km du nord au sud. D’une superficie de 80 000 km2, il est voisin en taille de l’Autriche et représente le double de la Suisse, presque le triple de la Belgique ou des Pays-Bas.
La réalisation de l’observatoire associe étroitement les formateurs cartographes et géomaticiens, les étudiants de l’IADT et différents partenaires (Commissariat de Massif/CGET, GIP Massif central, MACEO, ...).

L’observatoire comprend une « cartothèque numérique » commentée, des recherches d’indicateurs d’évaluation ou de suivi ou des travaux de formation-action à l’échelle de territoires de projet.
      
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Qu‘est-ce que le Massif central ?


Définir et délimiter le Massif central n’est pas une entreprise facile. Des générations de géographes ou d’hommes politiques s’y sont essayé, mais n’ont pas pour autant épuisé le sujet. Il faut dire que cette appellation ne correspond ni à une vieille province comme l’Auvergne, les Cévennes ou le Limousin, ni à une dénomination réellement populaire. Elle a été forgée au XIXe siècle par de savants géologues (Dufrénoy et Elie de Beaumont en 1841) pour caractériser les reliefs du centre-sud de la France, issus d’une ancienne chaîne dite hercynienne au même titre que les plateaux armoricains, les Vosges, le Massif schisteux rhénan. Sous cet angle géologique l’unité ne fait guère de doute, d’autant que c’est le plus grand ensemble de plateaux de la France, moins élevé que les Pyrénées ou les Alpes, mais bien plus vaste (85 000 km2, vingt-deux départements). Cette appellation et celle de « Plateau central » se sont ensuite généralisées. Elles ont été popularisées sur les cartes murales des écoles de la Troisième République, tandis que les géographes du début du XXe siècle, pétris d’histoire et de « sciences naturelles », ont fini par les imposer, multipliant les images à destination du public (le « château d’eau de la France », sa « tête chauve » fortement déboisée, son « pôle répulsif » éparpillant ses émigrants vers les plaines riches). Même si ce territoire n’offre guère d’unité humaine et demeure tiraillé entre influences diverses, parfois opposées, ces divers vocables ont été repris par des entreprises, des banques, des coopératives agricoles ou des administrations. Parallèlement, dés la fin du XIXe, des associations ou amicales d’originaires du Massif se sont constituées, d’abord à Paris, puis en Province ; en se réclamant des hautes terres, elles ont renforcé leur identité. Pour autant, le Massif n’a jamais constitué un tout politique, d’où les précautions des historiens tardant à lui accorder une attention spécifique, malgré les vieilles tentatives de la confédération arverne et la puissance évocatrice de cette image d’une « forteresse » stratégique au cœur de l’unité nationale. Unité administrative et unité économique lui ont toujours fait défaut. Tout au plus la littérature touristique a tenté de populariser ces moyennes montagnes.

La pertinence même de la terminologie mérite donc d’être discutée ; le seul examen d’une carte montre que la position n’est que partiellement « centrale » ou médiane, avec un net décrochement vers le Sud de la France, ce que confirme la forte appartenance du massif à l’aire du droit écrit et des dialectes d’oc, les parlers d’oïl se limitant à la bordure septentrionale. La notion de « massif » est plus crédible : avec une altitude moyenne de 715 m, ce bloc compact domine souvent nettement les plaines et grandes vallées voisines. Il en résulte bien des conséquences sur le plan climatique comme sur les échanges. Faut-il évoquer les ouvrages d’art de Garabit sur la Truyère ou le viaduc de Millau enjambant la vallée du Tarn ? Mais doit-on pour autant considérer que la seule appartenance au Massif est à l’origine de « spécificités » de la société et de l’économie ?

C’est là qu’intervient une expression qui, associée au Massif central, obtiendra un succès rapide et deviendra un élément clef dans les discours et imaginaires : la moyenne montagne. Dans les représentations, le Massif central est le prototype de la moyenne montagne qui tranche clairement sur les régions qui l’entourent, par le relief et ses paysages, par sa société clairsemée et son économie fragile, par des pratiques et des images… Le succès de la dénomination après 1975 répond ainsi à la reconnaissance des problèmes spécifiques de ces «terres d'abandon». Voilà donc des territoires qui posent des «problèmes d'aménagement» et rapidement, hommes politiques et agents du développement s'emparent du terme. On insiste sur les moindres rendements agricoles, sur les transports plus lents et l’isolement, sur la marginalisation de ces espaces à l’échelle régionale ou nationale, sur le recul démographique, les faibles densités et les niveaux de vie inférieurs à la moyenne. Tout cela se combine souvent avec l’idée que le progrès a du mal à pénétrer sur les hautes terres où l’on se heurte à l'anémie sociale ou à des perceptions négatives du territoire. De là découle la nécessité d’une assistance : ce qui est « moyen » n’est pas spectaculaire et mérite des aides.

Concrètement, c'est en 1975 qu’un « programme spécial Massif central » donne une certaine consistance à ce territoire. En 1978 c’est l'individualisation en France d'une zone de haute montagne (située à plus de 1 200 m) qui permet d'isoler grossièrement la moyenne montagne. A l’échelle européenne, en relation avec le développement de ces politiques, toutes une série de définitions et d’outils sont mis au point. Les critères liés à une directive de 1975 sont largement utilisés (altitude – plus de 700 m voire seulement 600 m dans les Vosges et 800 m sur le pourtour méditerranéen - associée à la pente - plus de 20 % sur au moins 80 % de la zone). Enfin, la loi montagne de 1985 proposée par le ministre René Souchon, maire d’Aurillac et actuel Président de la région Auvergne, distingue les différents massifs français et trace sur la carte un espace d’intervention qui n’est guère différent du Massif central des géographes, étendu en 2005 au Morvan, même s’il exclut encore le Charolais à l’est et s’élargie sur la bordure aquitaine (Quercy) qui est extérieure à la stricte limite géologique. Aujourd’hui sur 15 % du territoire national, le Massif central représente plus de 40 % de la zone de montagne française.

Parallèlement, et avec cette même loi de 1985 qui met l’accent sur « l’auto-développement », les théoriciens du « développement local » trouvent en moyenne montagne un terrain privilégié… On croit dans les micro-initiatives et on attend les innovateurs. L'action des élus et des militants socioprofessionnels est incontestable dans plusieurs expériences réussies (Aubrac, Cévennes, Grands Causses, Yssingelais, Montagne limousine...). Plus généralement, les problématiques se renouvèlent. Les critiques apportées au modèle de développement touristique de la haute montagne et la montée en puissance de la pensée écologiste attribuent de nouvelles valeurs à ces hautes terres aux environnements « préservés ». Dans la littérature régionaliste, le propos sur cette ruralité mythifiée peut aussi se combiner avec une vision identitaire, celle de la « forteresse » des hauts pays où les traits de l’identité se maintiennent mieux qu’ailleurs. On retrouve le thème de l’enracinement dans les petits « pays » qui composent les massifs de moyenne montagne, voire même dans des territoires où l’on choisit de s’installer et parfois de revenir, à mille lieux des logiques actuelles de la mondialisation. D’une certaine façon, le Massif central y gagne une certaine unité. Il peut même être revendiqué, comme lieu spécifique de distinction par rapport au bas-pays des villes et à la haute montagne qui ont subi tant de bouleversements. Habitants et usagers se reconnaissent dans cette moyenne montagne « à taille humaine », et il est clair qu’il faut prendre en compte la perception des populations qui déclarent profiter de ses agréments. Pour certains, la moyenne montagne est aussi synonyme de modernité. Le Massif central est « tourné vers l’avenir ». C’est une « terre vierge à occuper ». C’est un laboratoire pour de nouvelles pratiques de « développement durable », d’une économie compétitive mais plus respectueuse de l’environnement et des sociétés locales. Il facilite les nouvelles relations entre la ville et les arrières-pays ruraux et devient « territoire d’accueil ». C’est un « refuge d’avenir ». Cette double perspective patrimoniale et environnementale peut aussi aboutir à une nouvelle appropriation de la moyenne montagne, par le savoir commun, les élus ou les agents du développement. Objet mal défini du géographe, la moyenne montagne et le Massif central ne risquent-ils pas alors de lui échapper ? Sans ouvrir un débat quelque peu byzantin, mais afin de désigner simplement l’objet étudié dans cet observatoire, notre approche du Massif central tentera de « croiser » ces différents critères. A cet effet, elle retiendra une limite officielle, celle du Massif central reconnu par la DATAR-CGET, qui correspond grossièrement aux limites des hautes terres et qui à le mérite d’exister depuis plusieurs décennies même si la construction territoriale pouvait sembler artificielle au départ ; en outre, l’existence d’un projet commun ne peut que consolider les solidarités et l’identité du Massif ; toutefois, pour observer les relations établies avec les avants-pays, les cartes et analyses seront établies sur un espace plus vaste.

Laurent Rieutort
Directeur de l'IADT